Dans l’univers d’un Chef maçon…

Quand on nous dit maçon, nous pensons : métier manuel, métier pas assez bien pour nos enfants, métier sale, métier de pauvre, métier dépotoir de tous ceux qui n’ont pas eu la chance d’aller à l’école, ou la persévérance nécessaire pour y rester. Nous avons voulu aller au-delà des préjugés et discuter avec quelqu’un qui exerce ce métier que notre société trouve si ingrat et rebutant. M. Eugène AGBOTONDE est maçon depuis plus de 20 ans à Cotonou. Ce qu’il nous a confié, nous a convaincu, et vous convaincra aussi, qu’il ne faut décidément pas se fier aux apparences.

– Quand avez-vous commencé à exercer le métier de maçon ?
En 1992, l’année où j’ai eu mon diplôme.

– Donc, quand on veut devenir maçon il faut d’abord obtenir un diplôme ?
Oui ! Il faut faire un apprentissage de quatre ans minimum chez un Chef maçon, qui vous délivre un diplôme à la fin. On commence normalement la formation quand on a entre 15 et 18 ans.

« C’est dans la difficulté, qu’apparaissent les plus belles choses »

– Qu’est-ce que vous aimez le plus dans votre métier ?
J’adore mon métier parce qu’on y gagne bien sa vie. Dès que je reçois la rémunération de mon travail, j’oublie toutes les difficultés endurées sur le chantier (Rires). Et moi, je me dis toujours que c’est dans la difficulté qu’apparaissent les plus belles choses.

– Combien en moyenne un maçon peut gagner par mois ?
Si tu es un ouvrier journalier, tu peux gagner jusqu’à 120.000 FCFA par mois si tu travailles 5 jours par semaine, à raison de 6000 FCFA par jour. Les chefs maçons, eux, gagnent en moyenne le double et même au delà.

– Concrètement, en quoi consiste le métier de maçon ?
Le maçon c’est celui qui construit des maisons. Nous faisons la fouille (creusement réalisé dans le sol pour faire une fondation par exemple N.D.L.R.) et les fondations. Nous élevons également les murs et intervenons dans le dallage.

– Avec qui collaborez-vous principalement sur un chantier et comment collaborez-vous?
Avec le ferrailleur et le coffreur principalement pour élever la maison. Après interviennent les artisans de la finition : le peintre, le carreleur, etc. Pour la dalle par exemple, c’est le coffreur qui fait le coffrage de la dalle, et ensuite, nous les maçons on met nos briques qu’on appelle « hourdis » par-dessus. Quand on finit, c’est le ferrailleur, qui intervient pour mettre les armatures. Et enfin nous on revient pour couler le béton sur la dalle.
Sur un chantier je peux superviser jusqu’à 16 personnes, maçons et aide-maçons. Mon patron à moi c’est le Chef chantier, qui est un technicien bâtiment. C’est lui qui coordonne la réalisation du plan de construction et c’est de lui que je reçois mes directives.

– Si jamais vous êtes absent ou indisposé, en tant que Chef maçon, qu’est-ce que cela peut avoir comme conséquences sur le chantier ?
Les briques peuvent avoir par exemple été mal fabriquées en mon absence. Elles peuvent être tordues ou se casser au montage. On sera alors obligé de les « défaire ». Alors que si le Chef maçon est présent, il saura donner les consignes qu’il faut pour que les briques par exemple soient conçues dans les normes.

« Je ne fais pas que donner des ordres, je mets moi-même la main à la pâte »

– Décrivez nous une de vos journées type ?
J’arrive souvent au travail à 8h. J’évalue l’évolution du travail et je décide de ce qu’il faut accomplir dans la journée, et de la répartition des tâches entre mes assistants. Je fais très attention à l’enchaînement des tâches dans le bon ordre. Sans moi, le travail n’avance pas. Mais je ne fais pas que donner des ordres, je mets moi-même la main à la pâte dès que j’ai réparti les tâches du jour. Mes journées se terminent autour de 17-18h. Sauf cas d’urgence, nous ne travaillons pas les samedis et les dimanches.

– Es ce que vous travaillez pendant les saisons de pluies ?
En général nous préférons faire le gros œuvre (les fondations, l’élévation des murs, etc.) pendant la saison sèche, car pendant la saison des pluies, le vent et la pluie font s’effondrer les murs que nous construisons. La saison des pluies est davantage propice aux travaux de finition, qui se font à l’intérieur de la maison.

– Quels sont vos principaux instruments de travail et qui les met à votre disposition ?
La truelle ; le niveau ; l’équerre ; le marteau ; le burin. Nous achetons nos instruments nous-mêmes, avant d’avoir notre diplôme de fin d’apprentissage. Il arrive souvent que le maître d’apprentissage fasse cadeau d’une partie de ces outils au moment où vous obtenez votre diplôme.

« Si tu ne sais pas t’adapter aux nouvelles techniques de construction, tu seras dépassé et d’autres prendront ta place »

– Avez-vous observé une évolution technologique dans votre métier depuis que vous l’avez commencé ?
Oh oui énormément ! Les architectes qui conçoivent les plans des bâtiments et qui ont travaillé à l’étranger, nous confrontent tout le temps à des challenges, des types de plans différents. Je ne peux plus prétendre ne construire que selon les plans de bâtiments auxquels j’étais habitué, il y a 20 ans ! Si tu ne sais pas t’adapter à ces nouvelles façons de faire, tu seras vite dépassé et d’autres prendront ta place.

– Mais comment vous adaptez-vous face à ces nouveaux types de plans ?
Je me laisse guider par les techniciens bâtiments qui ont apporté les plans en question. C’est eux qui nous expliquent comment procéder pour obtenir le résultat final. Si on me donne un plan de construction auquel je ne suis pas habitué, et que la personne qui l’a dessiné n’est pas là pour m’expliquer, je préfère ne pas prendre le marché. Il nous arrive nous-mêmes de proposer certains types de plans à nos clients, des plans qui ont servi précédemment à des constructions et qu’ils peuvent personnaliser selon leur goût.

– Quel a été votre chantier le plus difficile jusqu’ici ?
C’était un chantier à Fidjrossè, près de la mer. Non seulement il était énorme mais en plus il devait être exécuté sur une terre très sablonneuse. Quand je creusais un trou, il se refermait presque aussitôt sous la pression du sable. Il fallait recommencer à chaque fois. Or le premier technicien avec lequel je travaillais avait exigé que je creuse des trous d’1m20. Je n’ai réussi qu’à creuser un pour la construction du garage. Ensuite, un architecte est intervenu sur le chantier. Il a changé la donne, parce que les fondations qu’il a prévues ne faisaient pas plus de 50m. Il appelait ce type de fondations « sous forme radiers ». Cette nouvelle méthode m’a ensuite grandement facilitée le travail. C’est pourquoi je dis qu’on ne finit jamais d’apprendre dans le bâtiment. Ce chantier m’a permis d’apprendre une nouvelle méthode de travail.

« J’aime tout dans mon métier »

– Quelle est la chose la plus difficile dans votre travail ?
Rien ! J’aime tout dans mon métier.

– Comment arrivez-vous à trouver des clients ?
Principalement par le bouche à oreille. C’est mon travail qui parle pour moi. Mais c’est déjà au cours de mon apprentissage, que je nouais des contacts avec des clients potentiels. Quand je travaillais sur les chantiers de mon maître d’apprentissage, je n’hésitais pas à rendre des petits services aux propriétaires des bâtiments en construction, surtout à leurs femmes, parce qu’elles étaient les plus sympathiques avec nous : ranger la maison, balayer tel ou tel endroit, etc. Inévitablement, elles pensent à vous, quand elles ont des menus travaux de maçonnerie à réaliser.
En plus de cela, notre maître d’apprentissage nous recommande à trois de ses clients, lorsque nous recevons notre diplôme. Et puis il y a des clients qui sont envoyés par le hasard. Un jour, je débroussaillais un champ à la demande d’un oncle, quand je suis tombé sur un « akowé », un cadre qui avait l’air perdu. Après m’être approché de lui, il m’a demandé si je pourrais surveiller pour son compte et gratuitement, des terres qu’il possédait dans le même secteur. J’ai accepté de le faire avec plaisir, et quelques mois plus tard, il me confiait mon premier chantier de construction.

« Les risques dans le métier de maçon sont énormes, car nous n’avons pas d’équipement de protection. »

– Y a-t-il des risques dans votre métier ?
Oui de gros ! Nous n’avons aucun équipement de protection en général quand nous travaillons sur des marchés de particuliers. Alors les risques de chute et de blessures sont importants. J’ai déjà vu quelqu’un tomber d’un échafaudage et mourir devant moi. Nous n’achetons pas nous-mêmes les équipements parce qu’ils sont trop chers. Donc nous essayons juste de faire très attention à ne pas nous blesser.

« La plupart des jeunes trouvent le métier de maçon trop ardu physiquement et un peu dégradant aussi.»

– Est-ce qu’on doit être fort physiquement avant de devenir un maçon ?
Non pas du tout. C’est en exécutant les tâches inhérentes au métier (transporter des paquets de ciment par exemple…), qu’on développe la force musculaire nécessaire.

– Es ce que ce métier est compatible avec la vie de couple/de famille ?
Totalement, parce que nous avons des horaires fixes !

– Dans notre société, on pense souvent que les femmes ne peuvent pas exercer le métier de maçon. Êtes-vous d’accord avec cela ?
Mais non ! J’ai vu plein de femmes faire ce métier, souvent elles vont plus loin dans leurs études, pour devenir techniciennes bâtiments. Même après leurs études, elles viennent se faire former auprès de nous, pour améliorer leur pratique du métier.

– Es ce qu’actuellement il y a un besoin important de maçons ?
Oui ! Mais la main d’œuvre est de moins en moins disponible. Moi je recherche depuis un moment des jeunes, instruits un minimum, pour leur transmettre mon savoir-faire. Mais la plupart d’entre eux, trouvent le métier de maçon trop ardu physiquement et un peu dégradant aussi. Ils lui préfèrent le métier de vitrier, qui est beaucoup moins épuisant, et plus tendance actuellement.

– Quel est le meilleur endroit pour exercer en tant que maçon au Bénin ?
A Cotonou ! C’est là qu’il y a le plus de savoir-faire !

– Quels conseils pouvez-vous donner aux jeunes qui aimeraient faire votre métier ?
Je pense que pour exceller et aller loin dans le métier de maçon, il faut être allé un peu à l’école et être alphabétisé. Moi je ne sais, ni lire, ni écrire. Si j’avais cette compétence, j’aurais pu devenir un entrepreneur bâtiment, c’est-à-dire que j’aurais créé mon entreprise formellement et que j’aurais pu prétendre à des gros marchés de construction privés et publics. Avoir au moins le BEPC, avant de débuter dans le métier, c’est ce que je recommanderais.

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